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Histoires ardennaises

L'histoire se répète , les historiens aussi !

Le bagne de Sedan :le camp d'extermination ardennais en 1917

Le château fort de Sedan, le plus grand  d’Europe et vestige du moyen âge, a été transformé à la fin de la guerre par les Allemands en camp d’internement pour les civils.

Dans les Ardennes et en Belgique  occupée, les Allemands mettent rapidement en place des bataillons de travail. Certains civils, de 14 à 60 ans, sont ainsi réquisitionnés de force. Pour les récalcitrants, l’occupant installe en janvier 1917 une vaste prison au sommet de la citadelle, un camp dans l’enceinte du château fort, un camp rapidement surnommé « le bagne » par la population.

Exactions, maladies, tortures, le bagne de Sedan se transforme peu à peu en camp de la mort, sinistre préfiguration des camps d’extermination nazis de la seconde guerre mondiale.
Dirigé par de véritables tortionnaires, le camp accueille jusqu’à 600 prisonniers pour seulement 400 places. Ces prisonniers sont sous-alimentés, frappés, victimes de dysenterie généralisée. Ils sont ponctuellement sortis du château pour travailler sur des chantiers, un brassard rouge au bras gauche, à leurs gros sabots ou à leurs pieds nus, mais surtout à leur maigreur et à leurs yeux hagards Si le nombre de victimes reste incertain, on estime à plusieurs milliers le nombre de français et de belges décédés entre ces murs. Certains sont achevés à l’aide de piqûres par leurs geôliers.Si il y avait des plus recalcitrants sur les très durs Kommandos de Bazeilles ou de Mont Saint Martin
Denzin, le commandant du camp, Michelsohn, le médecin, et Holz, le chef des gardiens, terreur des prisonniers, ont été les principaux responsables du taux de mortalité révoltant qu’atteignait ce camp.
A la fin de la guerre, le commandant et le médecin du camp furent recherchés, en vain, pour être jugés comme criminel de guerre. Aujourd'hui, seule une plaque commémorative rappelle l’existence de ce bagne/ camp de concentration. Cette plaque conclut par cette phrase : « Effaçons la haine mais conservons le souvenir »


M. Jos. Schramme, avocat et ancien échevin de la ville de Bruges, relate ses propres impressions et ses propres souffrances. Son livre a pour titre « Au bagne de Sedan, du 20 novembre 1917 au 21 mars 1918 » (Editions Desclée, De Brouwer, Bruxelles 1919).
Quel était le crime de M. Schramme ? Sans doute aux yeux de l’occupant était-il bien coupable. Lui, un homme influant de Bruges, avait osé exprimer son opinion sur l’odieux régime de travail obligatoire inauguré par les autorités allemandes. Evidemment une pareille liberté était vraiment excessive, d’autant plus que Bruges était gouverné par un von Schroeder, fidèle serviteur de l’empereur d’Allemagne . Les déportations sévissaient-elles sur une grande échelle.

     M. Schramme déclara  que ceux qui jouissaient de quelque indépendance devaient refuser de travailler .Il le paiera !
Son témoignage :
 « Les grandes portes du Château, bâti au pied de la citadelle, s’ouvrirent pour nous laisser passage et se refermèrent lourdement derrière nous », écrit l’auteur. Par des pentes raides, nous arrivâmes, courbés et harassés, dans les hauts couloirs voûtés qui forment les anciens donjons. Une dernière rampe, à ciel ouvert, et raide comme la côte d’un rocher nous amena à l’esplanade qui couronne la citadelle.

     Il faisait encore trop sombre pour nous permettre de distinguer les constructions dont les formes noires se dressaient devant nous.

     Nous pénétrâmes au corps de garde, installé dans une chambre basse, fumeuse, et où trônait, entouré d’une dizaine de soldats de la « landsturm », un sergent, type du sous-officier prussien, trapu, râblé, lourd, la face rouge et brutale, les yeux gris et froidement cruels.

     Le « feldwebel », qui conduisait notre seule troupe, entama une conversation avec ce chef de poste, qui nous dévisageait de l’air d’un maquignon prenant livraison de sa marchandise, et nous reçûmes l’ordre de nous retirer dans la pièce adjacente, ou nous devions rester jusqu’à ce que le commandant du camp vienne, vers 10 heures, procéder à notre examen.

     Par un couloir pratiqué dans le mur de séparation entre le corps de garde et la pièce voisine, nous pénétrâmes dans ce qui s’appelait le « zimmer VI » (chambre VI).

     Une ampoule électrique à l’angle du corridor d’entrée était la seule lumière éclairant la pièce. S’habituant peu à peu à distinguer dans l’ombre, nos yeux apercevaient le long du mur de séparation entre le corps de garde et la chambre où nous étions un double plancher construit en bat-flanc, le premier à quelques centimètres du sol, le second, au-dessus du premier, à hauteur des épaules.

     Sur ces bat-flancs, dans cette pièce qui pouvait avoir huit mètres de profondeur sur quatre de largeur, plus de trente formes humaines étaient étendues, couchées sur des paillasses, grouillant dans un bruit continu de respirations oppressées, de halètements de dormeurs à demi réveillés et qui se retournaient dans l’hébétude du sommeil dérangé.

     Aux parois comme au plafond, des objets hétéroclites pendaient : vêtements, sacs, paniers, formant des silhouettes estompées.

     Par moments, un corps se soulevait à demi, nous entendions crier : « Sacrée vermine, pas moyen de dormir ! »

     Puis, rampant pour ne pas troubler les camarades couchés contre lui, l’homme se laissait glisser au bas du bat-flanc et passant devant nous, se dirigeait vers le couloir où brillait l’ampoule électrique.

Des nouveaux ? interrogea-t- il en nous voyant. C’est la chasse, mes amis, et sans s’arrêter, il allait se pincer sous la lumière, enlevait sa chemise et sa camisole et nu jusqu’à la ceinture, s’absorbait dans l’examen de son linge, tendu entre les deux mains.

     C’est la vermine qu’il cherche, me disait mes deux camarades, en me poussant du coude.

     C’était en effet la chasse à la vermine...

     A 5 heures ½ (heure allemande), un soldat vint crier Aufstehen (le lever). Les formes humaines qui grouillaient sur les bat-flancs s’agitèrent : cherchant à tâtons dans l’ombre leurs vêtements, les prisonniers s’habillaient, les uns dans l’étroit espace qui séparait le bat-flanc du mur opposé, les autres accroupis sur la paillasse où ils venaient de passer la nuit. Puis, leur gamelle en main, ils se dirigeaient vers la sortie, et revenaient tenant leur gamelle remplie d’un liquide fumant.

    Nous interrogeâmes quelques passants.

     C’est le café, nous dirent-ils : allez présenter vos gamelles.

     Nous préférions ne pas bouger. Mes camarades avaient, avant leur départ, entendu des récits qui les rendaient méfiants. On était, m’affirmaient-ils, entouré de voleurs et d’escrocs, et pour rien au monde il ne fallait abandonner ses bagages.

     A 6 heures ½, nous entendîmes au dehors crier en français.

     L’appel ! Tout le monde dehors !

     Le même cri fut répété à l’entrée de notre chambre.

     Nous délibérâmes entre nous. Tous les hommes étaient allés à l’extérieur, et seul quelques soldats restaient au corps de garde.

     On nous avait enjoint de rester là jusqu’à ce que le commandant eût inscrit notre entrée. Nous restâmes donc, d’autant plus que mes camarades estimaient que c’était dans les bousculades de la foule rentrante que nos paquets couraient le plus de danger.

     Nous en parlions encore, lorsque la large encolure du sergent de garde s’encadra dans le couloir d’entrée. Un flot de colère lui monta au visage en nous apercevant :

     Was machen die hier ? (Que font ces gens ici ?) cria-t-il en se retournant vers les hommes qui le suivaient.

     Je m’avançai, car seul de nous trois je parlais allemand, et je lui rappelai que lui-même nous avait ordonné de rester là jusqu’à l’arrivée du commandant.

     D’un bond, il sauta derrière moi, et levant le bâton dont il était muni comme tous les soldats qui l’accompagnaient, il se mit à m’asséner une volée de coups, s’aidant de la main gauche et du pied pour corser la bastonnade et me précipiter dehors.

     Tout homme qui a le sentiment de sa dignité comprendra le mouvement de révolte qui m’envahit en ce moment. Je m’étais toujours promis que personne ne porterait impunément la main sur moi, et je me voyais roué de coups, rossé comme je n’aurais pas voulu rosser mon chien, devant la foule d’hommes que, en face du corps de garde, je trouvai massés en rang.

     Je dis qu’on comprendra ce qui se passait en moi, mais je me trompe : il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre.

     Je me retournai, les poings crispés, prêt à sauter à la gorge de mon agresseur. Mais des rangs qui s’alignaient devant moi, on me criait ; « Bougez pas, bougez pas, vous le regretteriez », et je voyais entourant le sergent, ses hommes, tous armés de bâtons comme lui.

     C’était l’impuissance, l’infériorité certaine devant la force brutale, et je vis, dans un éclair, à quoi je m’exposais inutilement en me mesurant seul avec cette horde de bourreaux.

     Telle fut ma Joyeuse Entrée dans le Kaiserliche Sammettager des Strafgefangenen-Arbeiterbataillons n.2 à Sedan, le 21 novembre 1917.

 

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