Charleville envoyé spécial

Le Tour quittera demain Charleville, patrie des âmes orgueilleuses et des marchands de bicyclettes. En 1906, on compta jusqu'à vingt sociétés cyclistes départementales, selon les précieuses études de Gérald Dardart, historien local. Pour la quatorzième fois demain, le peloton s'élancera de Charleville, sous les mesures du carillon de l'hôtel de ville qui joue le révolutionnaire Chant du départ de Méhul. C'est en partie pour cela que Charleville, qui épousa sa voisine Mézières en 1966, n'a toujours pas de rivale sérieuse dans le reste du monde.

Le Tour est chez Rimbaud. Il était hier chez Bossuet, à Meaux. Etape infiniment littéraire puisqu'en 1934 Tristan Bernard, ancien directeur du vélodrome parisien Buffalo mais surtout homme de lettres, se montre une fois encore étincelant. L'écrivain chronique le Tour pour la TSF mais éprouve mille difficultés pour accéder au vélodrome du Petit-Bois, où se dispute l'arrivée de l'étape Lille-Charleville. C'est alors que le magnifique barbu eut ce mot d'esprit, et les portes, sous les pas de ce Moïse de l'aphorisme, s'ouvrirent en grand : «Laissez passer le père d'Antonin Magne, Charles, Charles Magne !» La nouvelle se répandit et on trouva naturellement une auguste place pour ce parent éloigné de Clovis qui parlait dans le poste.

Insurpassable. C'est ainsi que Charles Magne, avec le talent et le stylographe de Tristan Bernard, put écrire son billet en rappelant à la France qui l'ignorait encore combien René Le Grévès, le vainqueur du jour, était un cycliste accompli, mais aussi combien Antonin Magne, qui venait de prendre la deuxième place au sprint, était en tout point insurpassable. «Tonin» Magne devait remporter son deuxième Tour cette année-là (1931-1934). Cette anecdote, rapportée par M. André Bertaux, 96 ans, ancien secrétaire général de la mairie de Mézières, est authentique et tire au témoin, soixante-huit ans plus tard, des larmes de bonheur.

On doit à l'ancien journaliste local Michel Perpète une étude fouillée et intitulée : le Tour de France dans les Ardennes. Perpète recense les passages du Tour et met en lumière les grands faits d'armes des cyclistes ardennais. Gustave Pasquier, de Saulces-Monclin, participe en 1903 au premier Tour remporté par Maurice Garin. En 1961, alors âgé de 84 ans, il raconte au journal l'Ardennais qu'un Borgia en ceinture flanelle au bord de la route chercha d'abord «à l'empoisonner... à la limonade».

Mais Pasquier garde le meilleur pour la fin, et c'est renversant : «Ma femme, dans les tribunes du parc des Princes, cherche à se procurer le journal, mais les officiels font barrage pour qu'elle ne lise pas la nouvelle de mon décès, car à Tours un suiveur me heurta et se tua. La nouvelle se répandit et l'Auto annonça mon décès. Heureusement, mon épouse n'eut pas le temps de s'évanouir car le clairon venait d'annoncer l'arrivée de... Gustave Pasquier [6e, ndlr].»

Arrêtons-nous sur Léon Winand (1906). Henri Desgrange brosse le portrait de l'ogre de Charleville : «Le Tour a son phénomène, un certain Winand, aux qualités exceptionnelles, mais qui possède un gros appétit et aime s'attarder au contrôle pour bourrer ses poches de ravitaillement.» Sous le crayon de Pellos, Winand dévore poulets, dindes, pintades et aspire le vin rouge sans déglutir.

 

Et puis il y eut Louis Petitjean, qui participa aux Tours de 1912, 1913 et 1914. En 1962, le quotidien l'Ardennais explique, navré, que «malheureusement, une insolation a enlevé à M. Petitjean une partie de ses moyens et c'est le plus grand ennui de ce champion des années héroïques de ne pas pouvoir bricoler». Car Petitjean bricolait. Et drôlement bien, car Petitjean fut «revendeur-réparateur Vélosolex». La plaque en émail Hutchinson apposée à son atelier a disparu avec lui.

Eléphantesque. Henri Proux, 93 ans, ancien pistard ardennais, a tenu l'auberge du Petit-Sabot, rendez-vous des cyclistes à Aiglemont. Il se souvient d'Edouard Pêtre, dit Dadard (1925-1927), et de sa «carrure de déménageur de piano». M. Proux montre du doigt le coureur ardennais d'origine suisse, Guy Bariffi, «qui a introduit la topette dans la région». M. Proux, qui a décidément une éléphantesque mémoire, se souvient évidemment de Desgrange, «sortant d'une opération, très affaibli», qui fut contraint d'abandonner le Tour à Charleville en 1936, transmettant la responsabilité de la Grande Boucle à Jacques Goddet.

Mais, surtout, Henri Proux se souvient de manière très nette des arrivées tumultueuses du cadet des frères Pélissier (1), Charles, dit «Charlot». Charles est vraiment bel homme et les femmes lui tournent autour. En 1930, Proux, qui a juste 20 ans, vient de participer sur la piste du vélodrome à une «course d'attente». L'arrivée du Tour sera jugée dans quelques minutes. Proux rejoue la scène : «Charles serre Learco Guerra dans un sprint épouvantable. Guerra veut en venir aux mains et je m'interpose, mais l'Italien cherche le coup de poing et Charlot en prend une. Pélissier hurle alors : "J'vais le tuer ! J'vais le tuer !"» Pélissier remporte l'étape mais, l'année suivante, Pélissier gêne Di Pacco à l'entrée de la piste. Après décision des commissaires, Pélissier est déclassé et Di Pacco est déclaré vainqueur. En 1935, Pélissier s'adjuge l'étape sans contestation.

«Pas vraiment ça !» Enfin, gardons le plus beau pour la fin. Magne, qui «ne donnait pas facilement son amitié» et qui vouvoyait son monde, invite Proux à prendre un rafraîchissement. Magne, qui porte admirablement le béret, est alors directeur sportif et tente de mettre de l'ordre dans ses papiers. «Sa femme me dit : "Vous savez, Antonin, c'est un grand champion, mais pour ranger ses affaires, pfft, c'est vraiment pas ça !"»

Maurice Archambaud gagnera à Charleville un Tour remporté par Roger Lapébie en 1937. Il faudra attendre 1966 pour que le Tour revienne à Charleville. Rudy Altig s'adjuge l'arrivée. La maison Cyclarden, une maison sérieuse au 12 de l'avenue Forest, lui remettra solennellement «un survêtement Jacques Anquetil» dans son papier de soie. Ce sont des choses qui ne s'oublient pas.

(1) Les Pélissier étaient trois : Charles, Francis et Henri. Ce dernier remporta le Tour en 1923 et sera assassiné par sa maîtresse en 1935.

Jean-Louis Le Touzet